Face à la « pilule rouge » : comment nous avons défendu la justice de genre sur une plateforme mondiale

- Publié le
- 22 avr. 2026
- Publié par
- ABAAD-Resource Center for Gender Equality, Liban
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- Étude de cas
L’intérêt croissant des médias pour la « manosphère » offre une opportunité stratégique aux organisations de défense de l’égalité des genres qui travaillent avec les hommes et les garçons pour influencer les discours dominants. Lorsque l’organisation libanaise Abaad – Centre de ressources pour l’égalité des genres – a été invitée à débattre face à un influenceur « red pill » sur France 24, elle a saisi cette occasion pour démanteler la désinformation et défendre avec vigueur la cause de l’égalité.
En 2025, la « manosphère » a été propulsée sous les feux de l’actualité après le succès mondial de la série Netflix Adolescence — une série en quatre épisodes qui établissait un lien entre les cultures en ligne de la « manosphère », centrées sur les hommes, et la violence à l’égard des femmes et des filles. La série a suscité un débat public, médiatique et politique sur les hommes, les masculinités et la « manosphère » partout dans le monde.
C’est dans ce contexte que la chaîne d’information internationale France 24 a organisé un débat télévisé en direct afin de réunir des voix de tous horizons politiques pour décrypter la montée en puissance des discours « red-pill » — qui prônent l’idée qu’il existe un complot mondial coordonné contre les hommes et les garçons.
Afin d’ancrer le débat dans la réalité de la région de l’Asie du Sud-Ouest et de l’Afrique du Nord (SWANA), France 24 Arabic a contacté Abaad – Centre de ressources pour l’égalité des genres. Reconnu pour son travail au Liban et dans toute la région, l’expertise d’Abaad en matière d’égalité des genres et de programmes d’engagement des hommes en faisait le choix idéal pour représenter des perspectives progressistes sur la scène internationale.
Il y avait une condition : un YouTuber jordanien, Kareem Atta’i, connu pour ses contenus provocateurs de type « red pill », avait également été invité à participer au débat. Pour les défenseurs de la justice de genre, la décision de dialoguer ou non avec les partisans de discours préjudiciables est un dilemme de longue date. L’équipe d’Abaad s’est réunie pour peser le pour et le contre, avant de décider finalement que l’occasion d’influencer le discours médiatique sur la justice de genre était trop importante pour être laissée passer.
« Né pas se préparer, c’est se préparer à l’échec »
Consciente des enjeux considérables, Abaad a adopté une approche rigoureuse et collective pour relever ce défi. L’équipe a étudié son adversaire : l’analyse de son style de communication, de ses arguments habituels et de ses déclencheurs émotionnels lui a permis d’anticiper ses arguments et ses tactiques.
Sachant que le temps d’antenne serait limité, elle a synthétisé des concepts sociologiques complexes en quelques messages clés, fondés sur des données factuelles et étayés par les données régionales d’Abaad.
Si le message est important, l’équipe a également reconnu la nécessité de disposer d’un porte-parole capable de synthétiser les points clés de manière posée et accessible.
Pour cela, ils ont désigné Stéphanie Bou Challa, coordinatrice du renforcement des capacités, pour représenter l’organisation sur France 24. Son style de communication assuré, son expérience de terrain, sa maîtrise du sujet et sa parfaite maîtrise de l’arabe faisaient d’elle un choix évident et crédible pour présenter la position féministe d’Abaad de manière claire et accessible.
Le déroulement du débat
Dès le début, Atta’i s’est présenté comme un spécialiste des dynamiques des relations entre les sexes et un militant promouvant les idées de la « pilule rouge » dans le monde arabe. Il a soutenu que les rôles de genre sont des impératifs biologiques et a insisté sur le fait que les hommes et les femmes devraient suivre des rôles stéréotypés.
En fondant sa réponse sur des données, son expérience pratique et des informations régionales, Stéphanie a su proposer un discours éclairé, progressiste et positif, tout en présentant des idées complexes de manière accessible. Revenant sur cette expérience, Stéphanie a déclaré :
« Nous nous attendions à ce que l’influenceur « red pill » se montre hostile et provocateur. Au préalable, nous avions visionné ses vidéos pour analyser son style, son ton et même son langage corporel.
Le manqué de temps constituait un autre défi. Nous avons donc décidé de nous concentrer sur la transmission de quelques messages clés clairs mais percutants, plutôt que de tenter de tout couvrir et d’approfondir tous les points. »
Ses analyses posées et fondées sur des données factuelles ont trouvé des alliés naturels parmi les autres intervenants. Le Dr Issam Shaaban, anthropologue social, et M. Adnan Khaldi, psychologue, ont fait écho à son point de vue selon lequel la « crise de la masculinité » n’est pas causée par les droits des femmes, mais par un système patriarcal qui impose aux hommes le fardeau impossible d’être les seuls pourvoyeurs.
Ensemble, ils ont démantelé les arguments de l’influenceur, en faisant valoir que les concepts de « virilité » et de « féminité » sont fortement façonnés par la culture et la socialisation. De plus, ils ont souligné les avantages de l’égalité pour les hommes, par exemple lorsque le partage équitable des responsabilités économiques et domestiques réduit les pressions financières sur les hommes et — comme le montrent les données internationales — conduit à des sociétés plus heureuses et en meilleure santé.
Les réactions au débat ont révélé un fossé profond entre les espaces numériques publics et la réalité privée. Alors que les sections de commentaires en ligne étaient dominées par une rhétorique hostile, sexiste et apparemment théâtrale, les retours privés ont révélé une réalité plus nuancée. Abaad a reçu un soutien significatif de la part de collègues masculins et de membres de la communauté qui ont précisé que l’idéologie de la « pilule rouge » né les représentait pas. Ce contraste met en évidence une leçon essentielle : les sections de commentaires en ligne sont souvent des chambres d’écho de la désinformation plutôt que des baromètres fiables de l’opinion publique.
Leçons tirées
Le succès de l’intervention sur France 24 est le résultat d’une approche coordonnée. Avec le recul, l’équipe d’Abaad a identifié un certain nombre de leçons pour toute organisation cherchant à faire face à des antagonistes et à des voix conservatrices dans les espaces publics et médiatiques.
- La préparation est essentielle: La phase de préparation a été le facteur le plus important pour permettre à l’équipe de présenter son point de vue de manière claire et assurée devant un large public télévisuel. En concentrant l’essentiel de ses efforts sur la préparation, l’équipe a pu anticiper différents arguments, préparer des points de discussion clairs et convaincants, et comprendre son adversaire. Tout cela a permis de tester et d’affiner l’intervention d’Abaad avant même que les caméras né tournent.
- Le travail d’équipe est puissant: Plutôt que de faire peser le poids de l’intervention sur les épaules d’une seule personne, Abaad a considéré cette apparition à la télévision comme un défi collectif. Cela a constitué un filet de sécurité organisationnel, garantissant que Stéphanie se sente soutenue par l’expertise collective et le soutien moral de l’organisation.
- Synthétiser le message : Dans l’environnement trépidant de la télévision en direct, la complexité est toujours un défi. L’équipe s’est efforcée de transformer des concepts complexes liés à la justice de genre en arguments courts et fondés sur des preuves, pouvant être présentés de manière claire, concise et sous pression. En impliquant l’ensemble de l’équipe d’Abaad, ils ont veillé à ce que le message soit non seulement solide sur le plan théorique, mais aussi ancré dans des données concrètes et l’expérience de la communauté.
- Le sang-froid est un outil : En restant calme et en évitant de se laisser provoquer, Stéphanie a privé son adversaire de la possibilité de faire dérailler la conversation. Cela a permis de maintenir l’attention sur le message, le rendant accessible à un large public neutre.
- Saisir les occasions d’apprendre : Le débat n’était pas seulement une occasion unique d’influencer le débat médiatique. C’était un terrain d’essai pour la stratégie de communication de l’organisation, et une expérience d’apprentissage qu’elle mettra à profit et partagera avec d’autres. À l’issue de la session, Abaad a partagé son expérience lors d’une réunion mondiale avec les membres de l’Alliance MenEngage, offrant ainsi un apprentissage interrégional sur la manière d’aborder des points de vue antagonistes dans les médias.
Le débat sur France 24 a mis en lumière l’engagement d’Abaad et de MenEngage Liban en faveur de la promotion de l’égalité des sexes, même dans des environnements médiatiques potentiellement hostiles. En passant de communications « lisses » à un format improvisé de débat télévisé en direct, l’équipe a prouvé que des arguments clairs, fondés sur des preuves et des pratiques concrètes, peuvent réussir à contrer les discours préjudiciables.
L’expérience d’Abaad constitue une leçon stratégique pour ceux qui œuvrent à la promotion de l’égalité des sexes et de la justice sociale : pour démanteler les idéologies émergentes en ligne, les défenseurs doivent être prêts à les affronter de front, dans des contextes en direct et sans filtre.