Menengage monogram

L'évolution et l'essor de la « manosphère » : une analyse de la misogynie favorisée par la technologie

The evolution and rise of the manosphere Exploring technology facilitated misogyny
Publié le
16 avr. 2026
Publié par
MenEngage Alliance
Reading Time
7 minutes
Type de ressource
Article d'opinion

Par Laxman Belbase, codirecteur de l’Alliance MenEngage

La technologie n’a pas créé la misogynie, mais elle l’a accélérée, amplifiée et mondialisée. Ce qui existait autrefois dans des recoins isolés s’est transformé en un vaste écosystème numérique qui cible les femmes, les filles, les personnes LGBTQ+ et, de plus en plus, les garçons et les jeunes hommes en proie à la peur, à l’insécurité ou à l’exclusion.

La « manosphère » est plus qu’un ensemble de communautés en ligne ; c’est une manifestation d’inégalités de genre de longue date. Comprendre ses origines et son évolution est essentiel pour construire des espaces numériques plus sûrs et plus équitables.

Qu’est-ce que la « manosphère » ? 

Partout sur Internet, des communautés ciblant les hommes et les garçons promeuvent des discours qui normalisent ou glorifient la violence à l’égard des femmes et des groupes marginalisés, en rejetant souvent la responsabilité des frustrations des hommes sur le féminisme et les mouvements progressistes. Ces discours constituent un élément central de ce que l’on appelle aujourd’hui la « manosphère », l’évolution numérique des mouvements patriarcaux et masculinistes remontant aux années 1970.

Aujourd’hui, elle recouvre un réseau vaste et hétérogène d’idées misogynes, de discours antiféministes, de récits masculinistes et de harcèlement coordonné à l’encontre des femmes et des personnes de genre divers.

Parallèlement à ces espaces à vocation masculine, on a également assisté à une montée en puissance des communautés en ligne conservatrices destinées aux femmes, telles que le mouvement des « trad-wives ». Le mouvement des trad-wives est souvent présenté comme un choix personnel, mais il renforce en fin de compte les normes patriarcales et restreint l’autonomie des femmes. Ensemble, ces évolutions révèlent comment les plateformes numériques sont utilisées comme une arme pour saper les progrès vers l’égalité des genres.

Bien qu’elle soit souvent présentée comme un problème en ligne, la misogynie dans les espaces numériques est profondément enracinée dans des systèmes patriarcaux et de violence sexiste de longue date. Depuis environ 2014, la « manosphère » s’est rapidement développée, passant d’espaces en ligne marginaux au discours public et politique dominant. Au cours de cette période, la haine facilitée par la technologie s’est amplifiée, étroitement liée à la misogynie, à l’homophobie et à d’autres idéologies suprémacistes.

Ces groupes ciblent efficacement les garçons et les jeunes hommes confrontés à des difficultés économiques, à l’exclusion sociale ou à une vulnérabilité psychologique — des groupes démographiques particulièrement susceptibles de se radicaliser. Pour s’engager de manière significative auprès de la « manosphère » et soutenir les efforts visant à prévenir la violence sexiste facilitée par la technologie, il est essentiel de comprendre ses origines et son évolution.

Première vague : l’émergence de la « manosphère » (années 1970 – 2000)

Les prémices de la manosphère sont apparues dans les années 1970, bien avant l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux. Tout a commencé avec la communauté dite des « artistes de la séduction ». Cette communauté prétendait enseigner aux hommes comment attirer les femmes, mais en réalité, ses conseils étaient axés sur la manipulation, la coercition et un mépris flagrant du consentement.

Cependant, au cours des années 1980 et 1990, leur discours a considérablement évolué. Ils né remettaient plus en cause le patriarcat ; au contraire, ils présentaient les hommes comme des victimes du féminisme. Ce recadrage, qui a fait passer les hommes du statut de bénéficiaires du patriarcat à celui de « victimes », a constitué le terreau de la manosphère.

Deuxième vague : la montée de l’extrémisme incel et l’émergence d’activistes structurés pour les droits des hommes (années 2000 – 2010)

La deuxième vague s’est produite dans les années 2000 et au début des années 2010, lorsque les communautés en ligne sont devenues de plus en plus organisées et visibles.

La communauté des « pick-up artists » s’est rapidement développée, publiant des livres, des blogs et des chaînes YouTube. Leur message est devenu plus hostile, rejetant de plus en plus la responsabilité des prétendus échecs des hommes sur le féminisme. Ils ont commencé à recourir à des théories pseudo-académiques pour justifier leurs croyances — utilisant la psychologie évolutionniste pour affirmer que les femmes étaient « intrinsèquement hypergames », ou interprétant l’histoire de manière sélective pour suggérer que le féminisme avait remplacé les hommes.

Parallèlement, l’identité « incel » — des hommes s’identifiant comme « célibataires involontaires » — a gagné en visibilité. Certains forums incel toléraient ouvertement la violence contre les femmes, des auteurs de fusillades de masse citant par la suite ces communautés comme source de motivation. Cette radicalisation s’est intensifiée au point que le gouvernement canadien a officiellement classé les meurtres motivés par l’incelisme comme des actes de terrorisme.

Ce fut une période charnière. Elle a relié le mécontentement individuel à des idéologies politiques. Plutôt que de percevoir leurs difficultés comme découlant des changements économiques, de la transformation sociale ou du patriarcat, on a fait croire aux hommes que le féminisme en était responsable. Les communautés en ligne ont créé des opportunités d’amplification, de validation et de radicalisation à grande échelle.

Troisième vague : alignement sur l’alt-right (des années 2010 à aujourd’hui)

Au milieu des années 2010, la manosphère avait évolué au-delà de son simple intérêt pour les « pick-up artists » pour devenir un mouvement idéologique à part entière, et s’est progressivement alignée sur la politique d’extrême droite.

Les théories du complot ont pris une place centrale. Le féminisme et l’égalité des genres ont été redéfinis non seulement comme des idées erronées, mais comme des menaces existentielles — pour les hommes, les familles, les nations, voire la civilisation elle-même. Les influenceurs ont commencé à se présenter comme des victimes de persécution au nom de la liberté d’expression, invoquant la censure chaque fois que leurs opinions étaient contestées. Cette troisième vague a également marqué l’alignement avec ce qu’on appelle l’alt-right. La misogynie n’était pas simplement une conséquence des croyances d’extrême droite — elle est devenue un pilier central de l’idéologie de l’alt-right.

Outré le racisme, les attitudes anti-immigrés et l’islamophobie, la misogynie et l’antiféminisme ont constitué d’importantes forces de mobilisation. La glorification de l’hypermasculinité, les binaires de genre rigides et la subordination des femmes et des personnes de genre divers sont devenus des ciments idéologiques essentiels.

Les idéologies misogynes, portes d’entrée vers l’extrémisme

Au cœur de l’idéologie incel et de la « manosphère » au sens large se trouvent des croyances profondément misogynes concernant les rôles de genre, l’hétérosexualité et la suprématie masculine, y compris l’idée que les hiérarchies de genre « traditionnelles » doivent être rétablies, même par la violence.

Les forums en ligne, les plateformes de jeux vidéo et d’autres communautés numériques offrent un espace où ces croyances peuvent circuler et être amplifiées. Cela crée des environnements où la misogynie est normalisée, validée et encouragée comme fondement de l’identité collective.

Ce contenu misogyne sert souvent de pont idéologique reliant toute une série de mouvements extrémistes. Une exposition accrue à ces discours peut normaliser les attitudes sexistes et déshumanisantes. Cela est particulièrement vrai pour les hommes et les garçons qui utilisent les espaces en ligne pour se socialiser et trouver un sentiment d’appartenance. Au fil du temps, cela peut faire passer les individus d’une hostilité occasionnelle envers les femmes à un soutien plus explicite aux idéologies extrémistes. Le terme « masculinité idéologique » a été inventé pour décrire cet engagement envers la misogynie et la suprématie masculine, et pour soutenir qu’il devrait être reconnu comme une forme d’extrémisme violent à part entière.

Comment la culture du jeu vidéo intensifie les discours de la manosphère

La manosphère s’est même étendue à certaines communautés de joueurs fortement dominées par les hommes, où les jeunes hommes constituent une part importante de la base de joueurs. Cela en fait une cible facile pour les acteurs et les contenus de la manosphère.

Les environnements multijoueurs en ligne normalisent souvent des formes de masculinité hypercompétitives, agressives et exclusives. Le scandale du jeu vidéo connu sous le nom de « Gamergate » est né d’un mélange éclectique de personnalités en ligne s’opposant à ce qu’elles percevaient comme un ennemi commun : les « guerrières de la justice sociale » féministes et toutes les femmes ou personnes LGBTQ+ qui pénétraient dans des espaces qu’elles estimaient appartenir aux « vrais » hommes. L’industrie du jeu vidéo et la culture des gamers ont servi à la fois de terrain de recrutement et de laboratoire d’essai pour les discours et les tactiques de la manosphère.

Les méfaits de la « manosphère » sur les hommes et les garçons

Des jeunes hommes et des garçons ayant eux-mêmes fait partie de la « manosphère » ont témoigné de la nocivité et de la toxicité de ces espaces à leur égard. Loin d’apporter un soutien, ils décrivent des espaces qui alimentent la colère, normalisent la misogynie et aggravent l’isolement.

Ces témoignages montrent que la « manosphère » nuit non seulement aux femmes, aux filles et aux personnes LGBTQIA+, mais aussi aux hommes et aux garçons qu’elle prétend soutenir. Il est essentiel de prendre ces voix au sérieux pour façonner des espaces alternatifs fondés sur la bienveillance, l’égalité et la justice.

Le rôle des plateformes numériques dans le maintien de la « manosphère »

Il est important non seulement d’examiner comment un engagement idéologique envers la misogynie et la suprématie masculine se manifeste en ligne, mais aussi de comprendre la logique d’exploitation et d’oppression inhérente au fonctionnement même des plateformes Internet. On reconnaît de plus en plus que les structures de propriété et les effets de réseau du « capitalisme des plateformes » concentrent le pouvoir d’une manière sans précédent.

Les entreprises les plus riches du monde ont bâti leurs empires commerciaux sur des plateformes numériques, qu’elles présentent comme ouvertes, innovantes et libératrices. Il est donc crucial d’aborder les questions politiques et réglementaires liées à la nature exploiteuse et régressive de ces plateformes, ce qui nécessite des approches transfrontalières.

Lutter contre la misogynie en ligne est essentiel pour prévenir l’extrémisme

Les contenus misogynes peuvent servir de puissant pont idéologique entre différents groupes extrémistes. Une exposition croissante à la misogynie en ligne risqué de normaliser les attitudes sexistes et patriarcales, en particulier chez les jeunes hommes qui se tournent vers les espaces en ligne pour socialiser, se créer un réseau et trouver un sentiment d’appartenance.

Ce qui peut commencer par des blagues apparemment anodines ou des plaisanteries « provocantes » peut rapidement dégénérer en convictions profondément ancrées qui renforcent l’hostilité envers les femmes, les filles et les personnes LGBTQ+.

Dans certains cas, ces convictions constituent également une porte d’entrée vers des idéologies extrémistes plus larges. Cela fait de la lutte contre la misogynie en ligne non seulement une question de justice de genre, mais aussi une question de prévention de la radicalisation et de construction de communautés plus sûres et plus inclusives.

Laxman Belbase est codirecteur mondial de l’Alliance MenEngage. Cet éditorial est adapté des remarques de Laxman, représentant l’Alliance MenEngage lors de la session du SVRI et d’ONU Femmes sur la violence fondée sur le genre facilitée par la technologie.

Classé dans les catégories

Domaines